→ Données techniques
Titre original : Mō hitotsu no Hiroshima – Ariran no uta [もうひとつのヒロシマーアリランのうた]
Réalisatrice : PARK Soo-nam [パク・スナム ou 朴壽南]
Année : 1986
Durée : 58 min.
Pays : Japon
Langue : japonais et coréen
Sous-titres : français (par Mathis Raussin)
Image : ŌTSU Kōshirō 大津幸四郎, HOSHINO Kin.ichi 星野欣一
Montage : TOMIZUKA Ryōichi 富塚良一
Son : KATTŌ Isamu 甲藤勇
Musique : HARA Masami 原正美
Production : Aoyama Kikaku (Yi Hae-son 李海先), Comité de production La chanson Arirang
→ Synopsis
Documentaire pionnier, L’Autre Hiroshima : La chanson Arirang met pour la première fois en lumière la réalité longtemps occultée des Coréens victimes des bombardements atomiques d’Hiroshima et de Nagasaki. Estimées à près de 100 000 personnes, ces victimes ont été abandonnées par les gouvernements japonais, nord-coréen et sud-coréen. Fruit de vingt années de recherches, le film a été réalisé au cœur du « bidonville de la bombe atomique » d’Hiroshima. Bénéficiant de la collaboration du célèbre chef opérateur ŌTSU Kōshirō 大津幸四郎, qui a notamment travaillé avec OGAWA Shinsuke 小川紳介 et TSUCHIMOTO Noriaki 土本典昭, la réalisatrice, alors sans expérience cinématographique, a consacré toutes ses économies à ce projet. Elle y a recueilli de précieux témoignages de résidents nord et sud-coréens (zainichi) vivant à Hiroshima, ainsi que de hibakusha sud-coréens venus au Japon pour se faire soigner. À travers ces récits, elle appelle ses compatriotes à prendre conscience qu’« il n’y a pas de 38e parallèle quand il s’agit de la bombe atomique ». La révélation de l’existence de victimes coréennes de la bombe atomique a provoqué une véritable onde de choc au Japon, où les Coréens étaient jusque-là quasiment absents du mouvement pacifiste antinucléaire. Le film a été diffusé dans le cadre de projections autonomes, organisées par des associations locales, dans plus de 300 lieux à travers le pays, réunissant près de 40 000 spectateurs entre 1986 et 1991.
→ Notes de production
« La première fois que je me suis rendue à Hiroshima pour rencontrer d’autres zainichi hibakusha — des survivants coréens de la bombe atomique vivant au Japon —, c’était à l’été 1965. Vingt ans s’étaient écoulés depuis l’explosion de la bombe. Cet été-là, le vingtième également depuis la fin de la colonisation japonaise, la Corée du Sud était en pleine effervescence politique. Après de longues années de négociations autour des dommages subis et du droit à une compensation légale, les gouvernements coréen et japonais étaient parvenus à un accord. En 1965, le Japon conclut un arrangement politique avec le gouvernement provisoire de Park Chung-hee, arrivé au pouvoir après le coup d’État du 16 mai 1961, concernant les quelque 100 000 hibakusha coréens toujours privés de reconnaissance officielle. Cet accord prévoyait deux cents millions de dollars de prêts et trois cents millions de dollars d’aide économique. En Corée, les protestations contre ces “relations étrangères ignominieuses” et contre la ratification de ce “pacte de trahison” se multipliaient et étaient relayées quotidiennement par la presse japonaise. C’est dans ce contexte que je suis arrivée à Hiroshima. Pourtant, ce que j’y ai découvert, ce fut un silence profond, ainsi que l’isolement de mes compatriotes. Aucun d’entre eux n’osait se présenter comme hibakusha. Cinq années se sont écoulées depuis ce premier voyage. Après le rapprochement entre la Corée du Sud et le Japon, les tensions entre le Nord et le Sud s’étaient intensifiées à Hiroshima. J’ai alors lancé un appel à mes compatriotes, organisé les hibakusha coréens et initié un mouvement de témoignage dans la ville. La lutte des hibakusha coréens pour reconquérir leur vie venait de commencer. Ce mouvement a trouvé un écho chez les hibakusha sud-coréens, qui ont pris la parole et fondé l’Association des victimes sud-coréennes de la bombe atomique. Des hibakusha ayant travaillé pour Mitsubishi Heavy Industries, ou ayant été enrôlés de force, ont commencé à m’envoyer des lettres, me demandant de les publier au Japon. En 1973, j’ai rassemblé ces courriers dans un recueil de documents et de témoignages intitulé Corée, Hiroshima et Demi-Japonais (Chōsen Hiroshima han nihonjin 朝鮮・ヒロシマ・半日本人), publié aux éditions Sanseidō. La projection de ce film lors de la Conférence mondiale contre les bombes atomiques et à hydrogène (Gensuibaku kinshi Nihon kokumin kaigi 原水爆禁止日本国民会議) en août 1987 a permis l’adoption d’une résolution affirmant que “le gouvernement japonais doit indemniser les hibakusha coréens bombardés contre leur gré du fait de la colonisation”. Quarante-deux ans après le bombardement, cette reconnaissance est pourtant arrivée bien trop tard. En réponse à ces conclusions, l’Association des victimes sud-coréennes de la bombe atomique a déposé, le 6 décembre de la même année, une demande de compensation de 2,6 milliards de dollars auprès du gouvernement japonais. » (PARK Soo-nam).
→ La réalisatrice
PARK Soo‑nam [パク・スナム ou 朴壽南], née en 1935 au Japon dans une famille de Coréens zainichi [c’est-à-dire installés au Japon], est une écrivaine, réalisatrice et figure majeure du cinéma documentaire engagé. Depuis les années 1960, elle consacre sa vie à documenter les voix et les expériences des Coréens marginalisés au Japon, notamment des survivants de la bombe atomique, des travailleurs forcés et des femmes victimes de l’armée impériale japonaise. Elle s’est d’abord fait connaître par ses ouvrages littéraires, notamment Crime, Mort, et Amour [Tsumi to shi to ai 罪と死と愛] et Recueil complet des lettres de Lee Jin‑woo [Lee Jin‑woo zen shokanshū 李珍宇全書簡集], recueils de sa correspondance avec Lee Jin‑woo, le jeune Coréen condamné à mort dans l’affaire du lycée Komatsugawa en 1958. Ces livres attirèrent l’attention sur les injustices subies par les Coréens zainichi dans la société japonaise. En 1965, PARK entreprend des recherches à Hiroshima sur les conditions de vie réelles des hibakusha coréens, un sujet alors presque absent du débat public. En 1973, elle publie Corée, Hiroshima et Demi‑Japonais [Chōsen Hiroshima han nihonjin 朝鮮・ヒロシマ・半日本人], un recueil de témoignages de hibakusha coréens mettant en lumière la situation de Coréens victimes de la bombe atomique, marginalisés à cause du colonialisme passé et des politiques du gouvernement japonais. En 1986, elle réalise son premier film documentaire, L’Autre Hiroshima : la chanson Arirang. Ce film, fruit de vingt années de recherche sur le terrain, révèle des témoignages jusque‑là invisibilisés et dénonce les conditions de vie difficiles des hibakusha nord et sud-coréens à Hiroshima. En 1991, elle signe La Chanson Arirang : Voix d’Okinawa [Ariran no uta − Okinawa kara no shōgen アリランのうた−オキナワからの証言], un documentaire qui explore l’héritage colonial et la mémoire des Coréens à Okinawa, entre travailleurs forcés et femmes dites « de réconfort ». Le film recueille notamment le témoignage de Pae Pon‑gi, la seule survivante à parler publiquement comme ancienne « femme de réconfort » à l’époque, et anticipe le débat national sur cette question dans les années 1990, mobilisant près de 200 000 spectateurs lors de projections populaires et auto-organisées. Dans les années 2010, PARK réalise plusieurs documentaires approfondissant l’histoire oubliée et les voix silencieuses des Coréens au Japon. En 2012, Nuchigafu — La vie est un trésor : Récits de la bataille d’Okinawa [Nuchigafū (inochi kahō) − gyokusaiba kara no shōgen ぬちがふぅ(命果報)−玉砕場からの証言] recueille des témoignages sur les atrocités vécues par les Coréens pendant la bataille d’Okinawa. En 2017, Le Silence — Les femmes de réconfort se lèvent [Chinmoku − tachiagaru ianfu 沈黙−立ち上がる慰安婦] documente la lutte des femmes coréennes qui furent forcées de servir comme « femmes de réconfort » par l’armée impériale japonaise, donnant une voix aux victimes longtemps réduites au silence. Plus récemment, PARK Soo‑nam a réalisé, avec sa fille PARK Maeui, Les Voix revenantes. Ce documentaire restitue le processus de restauration de son corpus de films en 16 mm et retraçe la vie et l’engagement de la cinéaste. À travers son œuvre littéraire et cinématographique, PARK Soo‑nam a joué un rôle essentiel dans la reconnaissance des histoires marginalisées des Coréens au Japon, combinant recueil de témoignages, préservation de la mémoire collective et engagement politique.